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Augustin l'Africain, lien entre l'islam et l'Occident
LE MONDE | 18.04.01 | 14h19 | analyse
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UNE "RÉVOLUTION culturelle !", clame l'universitaire André Mandouze, ancien militant de l'indépendance et compagnon de toujours de l'Algérie. Que ce pays reconnaisse comme l'un de ses fils le grand saint Augustin est un signe fort adressé à l'opinion internationale toujours inquiète du destin de l'Algérie (Le Monde du 31 mars). Que l'initiative de cette réhabilitation soit venue du pouvoir lui-même, qu'elle ait été relayée par tous les médias algériens en dit long aussi sur la volonté de ce pays de sortir de l'impasse islamiste et de rompre avec les attitudes de rejet et de repli. A cet égard, le colloque sur "L' africanité et l'universalité" d'Augustin, qui a réuni, du 1er au 6 avril à Alger et Annaba (ancienne Bône), une centaine d'historiens, archéologues, théologiens européens et arabes, est une lueur d'espoir dans le rapport chaotique entre le monde arabe et l'Occident.

La postérité du philosophe chrétien - né en 354 sur le sol algérien à Thagaste (aujourd'hui Souk-Ahras) -, que les intellectuels d'Occident se disputent encore aujourd'hui (ses œuvres viennent de sortir à la Pléiade), trouve un rebondissement inattendu sur son sol natal où, dit son biographe Serge Lancel, il a toujours "appartenu culturellement au passé colonial". L'enfant de Thagaste fait partie de "ces modèles imposés dans lesquels on n'a jamais appris à l'Algérie à reconnaître son héritage". Rattrapant le temps perdu, le président Abdelaziz Bouteflika veut en faire le symbole d'une Algérie nouvelle qui, a-t-il affirmé devant ce colloque, souhaite en finir avec la diabolisation de l'Occident comme "avec la dévalorisation de l'héritage culturel des peuples dominés".

Rendre Augustin à l'Algérie, en faire le jalon d'"une éthique nouvelle des rapports entre l'islam et l'Occident" (Abdelaziz Bouteflika) est d'abord faire œuvre de justice, ont estimé tous les spécialistes réunis à Alger, européens autant qu'arabes, chrétiens autant que musulmans. Car même s'il fut toujours "un légitimiste, un loyal sujet de l'Empire romain"(Serge Lancel) et s'il était pétri de culture latine, l'"africanité" du grand philosophe ne fait plus l'ombre d'un doute. Africain par naissance, par langue (il connaissait même le punique) et par conviction : après sa conversion au christianisme à Milan (386) et ses années romaines, il choisit de rentrer au pays comme prêtre, puis comme évêque à Hippone (Bône, aujourd'hui Annaba), où il exercera son infatigable activité de pasteur, rédigeant une œuvre monumentale, rompant des lances avec les schismes (donatisme) et hérésies (arianisme, pélagianisme), assistant à la chute de Rome et d'Hippone conquise par les Vandales l'année même de sa mort, en 430.

Le rendre à son pays, c'est aussi faire mémoire du passé chrétien de l'Afrique du Nord. 
voir séquence
Avant d'être balayé par l'islam au VIIe siècle, le christianisme fut fervent dans cette région du monde (plus de cinq cents évêchés), prestigieux (outre Augustin, d'autres Pères de l'Eglise comme Cyprien et Tertullien étaient africains), divisé et querelleur, si l'on se souvient des luttes (physiques) qui opposèrent à Rome les "donatistes", cette dissidence de "purs" restée dans la mémoire arabe comme l'une des premières révoltes contre l'Occident. Et c'est un Algérien, Mounir Bouchenaki, directeur général adjoint de l'Unesco, qui, à Alger, a rendu hommage à cette présence chrétienne des premiers siècles, "qui a refoulé le paganisme et fut prédominante dans toute la société". Une façon de répondre au président Bouteflika qui, citant l'exemple récent de l'Eglise catholique, avait dit que le dialogue entre les civilisations commence par "un dialogue avec soi-même, avec sa propre histoire".

Mais dans le Maghreb du XXIe siècle, que peut bien signifier ce rappel de l'africanité d'Augustin et d'un passé chrétien dont il a perdu toute trace ? L'intérêt de ce colloque fut précisément de souligner l'universalité d'un philosophe qui, il y a un millénaire et demi, posait déjà - dans les Confessions et tous ses sermons - les questions résolument modernes et universelles de l'angoisse de l'homme, de l'usage de sa liberté, du rapport entre foi et raison, des exigences de la justice sociale, des voies de La Cité de Dieu (son œuvre majeure) opposée aux prétentions de la cité terrestre. Le théologien français Goulven Madec a ainsi rappelé combien le lien établi par Augustin entre la foi et la raison avait éclairé toute l'histoire intellectuelle de l'Occident et gardait son actualité devant les risques du fondamentalisme et de l'illuminisme : "Dieu ne saurait haïr en nous, disait Augustin, la raison par laquelle il nous a rendus supérieurs aux autres vivants."

ULTIME LEÇON

Pour le philosophe "romano-africain", la foi est le fruit d'une grâce divine. Elle ne peut jamais être imposée, sinon comme une vérité librement confrontée avec celle des autres. Si les calvinistes et les jansénistes n'ont retenu d'Augustin que son héritage le plus "déterministe" et pessimiste (la volonté de l'homme soumise à celle de Dieu), cette alliance de la foi, de l'intelligence et de la liberté sera reprise par Thomas d'Aquin dans la tradition chrétienne, mais aussi par nombre de penseurs musulmans (Avicenne ou Ghazali) également avertis contre tout fondamentalisme. "Ma foi aspire à l'intelligence. La vôtre aussi, parce que nous nous tenons dans la lumière de Dieu", a lancé Goulven Madec aux intellectuels musulmans présents à Alger : "Augustin est des nôtres, parce qu'il est des vôtres."

L'archevêque d'Alger, Mgr Henri Teissier, tordra enfin le cou à la légende augustinienne qui fait de l'auteur de La Cité de Dieu l'avocat d'une supériorité de l'ordre spirituel sur le temporel, qui va légitimer tous les césaro-papismes et guerres saintes de l'histoire. La cité de Dieu n'est pas l'Utopie(Cité idéale) de Thomas More, ni la soumission de l'empereur au pape à Canossa ni la République de Calvin à Genève. Rien n'est plus faux, a souligné l'archevêque d'Alger, que de faire d'Augustin l'avocat d'une lecture religieuse de l'histoire ou d'une "théocratie ecclésiale". Et il a fait le parallèle avec le célèbre Traité de l'imamat du juriste Mawardi (mort à Bagdad en 1058) pour affirmer qu'en voulant bâtir sur terre une cité céleste, le penseur chrétien et le juriste musulman voulaient "laisser faire l'œuvre de Dieu dans le cœur des hommes" et non substituer une loi religieuse au libre pouvoir temporel des hommes. Qui pourrait nier que cette ultime leçon d'Augustin soit utile à l'Occident autant qu'au monde musulman ? "Nous avons gagné contre l'intégrisme, devait conclure André Mandouze. Les assassins ne pourront rien contre le philosophe algérien."

Ce colloque d'Alger était organisé par le Haut Conseil islamique d'Algérie, l'université augustinienne de Rome et l'université de Fribourg (Suisse).

Henri Tincq
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.04.01