Guy Spielmann

 

 Paris, Honoré Champion,2002


 

     Alors que les recherches sur le «Grand Siècle»—et surtout celles sur les arts du spectacle—se concentrent en fait sur les deux premières décennies du règne de Louis XIV (1655-1675 environ), ce livre se propose de démontrer que la «Fin de règne», période oubliée, voire méprisée, constitua un moment fort de la création dramatique, ainsi qu'une étape cruciale dans le devenir de l'Ancien Régime et l'établissement de la modernité en France. Période marquée non par la décadence, comme on le dit trop facilement, mais par une instabilité révélatrice de désordres fondamentaux, au terme d'une courte période de stabilité illusoire.
     On croyait la question du pouvoir pratiquement réglée par le triomphe de l'absolutisme, ou en tout cas suspendue jusqu'aux confins de la Révolution; on la trouvera posée toujours et partout dans une sphère socio-politique constamment au bord de l'anarchie et de l'explosion. Pouvoir économique encore confus de la bourgeoisie; pouvoir du roi dont la translation exécutive se révèle parfois très faible; influence socio-culturelle encore très marquée d'une noblesse pourtant déclinante; pouvoir de l'argent, qui bouleverse les règles du jeu politique et social; pouvoir de la foule, du public, à qui pour la première fois échoit une capacité décisionnaire sur la création artistique; pouvoir du théâtre, enfin, qui permet d'exprimer les aspirations réprimées des uns et des autres et sert de banc d'essai aux utopies sociales.
     On croyait le théâtre à bout de souffle, épuisé, incapable de surpasser, d'égaler ou même d'honorer le legs esthétique des Corneille, Molière et Racine; on découvre, en dépit de conditions très précaires, un bouillonnement d'activité et de creativité, où s'élaborent des formes qui pourront encore sembler novatrices au XXe siècle. Cette étude obéit à trois impératifs: privilégier la représentation, et prendre en compte la passion du spectacle comme les exigences de l'économie de marché; relativisere le rôle de l'auteur et de sa biographie pour mieux faire ressortir l'aspect collectif de la création; circonvenir la traditionnelle typologie des genres, qui empêche de poser certains problèmes essentiels que soulève justement l'application d'une grille de lecture générique à des œuvres où le dialogue, le jeu, le chant, la musique, la danse, et la machine participaient d'un ensemble bien difficile à résumer en un seul vocable.
     L'approche interdisciplinaire des pratiques de scène les moins littéraires (commedia dell'arte, opéra, opéra-comique, ballet, pièces à machines, marionnettes, parades...) débouche sur une problématique nouvelle pour l'abord de notre sacro-saint «théâtre classique», et sur l'affirmation du caractère idéologique du classicisme dans le développement et le maintien de l'identité nationale française autour de repères culturels soigneusement sélectionnés.
     Impossible à classer, irritant parfois par ses facilités, surprenant ailleurs par ses audaces et ses trouvailles ce théâtre dérange. On comprend finalement pourquoi érudits et critiques se sont si longtemps ingéniés à le proclamer inconséquent, à en décourager la fréquentation: qu'on y regarde d'un peu trop près, et la face du Grand Siècle en est définitivement changée—et avec elle une «certaine idée de la France».

  • Guy Spielmann. Le Jeu de l'Ordre et du Chaos. Comédie et pouvoirs à la Fin de règne, 1673-1715. Paris, Honoré Champion, 2002. Collection «Lumière classique» Nº 36. 608 p. Relié. ISBN: 2-745-30446-1. Prix public: 92.00€
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