© 2014 Guy Spielmann

3. La Société de cour

     En rendant indispensable la présence à Versailles pour tous ceux qui ont une quelconque ambition de faire carrière, Louis XIV éloigne ainsi les plus grands seigneurs du royaume de leurs terres—et de leur zone d'influence, ce qui réduit considérablement leur pouvoir effectif. On ne connaîtra plus les complots et les insurrections armées qui avaient agité la première partie du XVIIe siècle, lorsque certains nobles avaient cru pouvoir renverser le régime.
     La vie à la cour est une sorte de représentation permanente ou chacun est tour à tour acteur et spectateur. Rythmée par de brillantes manifestations (bals, représentations dramatiques, concerts, feux d'artifices) et ponctuée de fêtes grandioses (en particulier en 1664, 1668 et 1674) la vie à la cour du «roi-soleil» veut donner réalité à l'atmosphère raffinée et romanesque des romans de l'époque, et Versailles constitue d'ailleurs plus un décor qu'un logement: inconfortable, impossible à chauffer, à peu près dépourvu d'installations sanitaires, le palais n'a manifestement pas été conçu en fonction d'impératifs pratiques.
     Pour se montrer fréquemment, c'est-à-dire être vu par le roi, lui faire la révérence lorsqu'il passe, sinon lui parler, il faut résider à Versailles même. Quelques privilégiés du plus haut rang se disputent la moindre chambre du palais, dans des conditions de confort très précaires qu'ils n'accepteraient jamais dans d'autres circonstances. Les autres logent à la périphérie du domaine, dans ce qui constitue aujourd'hui la ville de Versailles. On se ruine pour se loger, s'habiller somptueusement, rouler carrosse et faire bonne mine au jeu, passe-temps favori de la famille royale.
     Se montrer au roi, lui dire quelques mots sont des démarches essentielles pour le courtisan. Approcher Louis XIV ne pose théoriquement aucune difficulté, puisque Versailles est ouvert à tous; mais il faut savoir y mettre les formes pour attirer l'attention du roi et mériter sa bienveillance. Les règles des l'étiquette sont strictes, et le moindre faux-pas peut compromettre l'espoir de se faire distinguer.

 
Louis XIV et sa cour dans la galerie des glaces du palais de Versailles (vers 1675). Illustration de Jean-Marie Ruffieux. Une Journée du roi-soleil. Paris, L'Ecole des loisirs, coll. «Archimède», 1997.