Dernière mise à jour:
12 juin 2018

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Introduction à la communication

Théorie(s) de la communication
Taxinomies des fonctions communicatives

© 2018 Dr. Guy Spielmann

     Une fois établis les éléments consitutifs de la communication (message, émetteur, récepteur, canal, medium, bruit) les chercheurs se sont penchés sur les raisons pour lesquelles on communique. Il en a résulté une demi-douzaines de taxinomies qui répertorient et surtout classent les fonctions communicatives.
   La plus connue est celle proposée par le linguiste Roman Jacobson (1963), qui conçoit les fonctions selon la focalisation de l'acte:

  • fonction expressive: focalisation sur l'émetteur, le locuteur, qui exprime ses émotions
  • fonction conative: focalisation sur le récepteur, l'interlocuteur, chez qui l'on veut provoquer un effet quelconque (questions, flatterie, ordres, menaces, etc.)
  • fonction phatique: focalisation sur le maintien du contact entre l'émetteur et le récepteur (reconnaissance, courtoisie)
  • fonction métalinguistique: focalisation sur le code (par exemple, parler du langage que l'on utilise pour communiquer)
  • fonction poétique: focalisation sur le message lui-même, par exemple pour la recherche de nuances et d'effets de style
  • fonction référentielle: focalisation sur l'information transmise (le «contenu»)

Cette taxinomie a pour principal défaut d'être axée sur la communication linguistique, sans doute parce que pour un linguiste comme Jakobson, le langage est le code par excellence, celui dans lequel tous les autres peuvent être traduits (l'inverse n'étant pas vrai). Mais on peut assez facilement généraliser ce classement comme suit:

  • fonction expressive: l'acte communicatif reflète surtout les caractéristiques, les désirs, les besoins de l'émetteur, sans que les autres paramètres exercent une influence déterminante
  • fonction conative: l'acte communicatif vise surtout à affecter le récepteur, souvent de façon physique, de lui faire faire quelque chose. Lorsqu'on ordinateur envoie à l'imprimante qui lui est connectée la commande «imprimer», on peut parler de communication conative.
  • fonction phatique: recouvre tout ce qui peut être fait pour assurer le maintien du contact entre l'émetteur et le récepteur, sans considération particulière pour la forme ni le contenu des messages. Dire «bonjour» le matin à son voisin de palier n'implique pas un désir profond et sincère de faire en sorte que celui-ci passe une excellente journée: il s'agit d'un moyen par lequel on lui fait savoir qu'on le reconnaît, que l'on est en bon termes avec lui.
  • fonction métalinguistique: c'est la moins convainquante des propositions de Jakobson, car il est difficile de concevoir une communication sur un code à l'aide de ce même code, à l'exception du langage. De plus, parler du langage peut s'assimiler à l'une des autres fonctions.
  • fonction poétique: ici encore, cette fonction peut sembler uniquement valable pour le langage, mais, à la réflexion, on se rend compte que la recherche de nuances et d'effets de style existe dans diverses formes de communication, surtout s'il on tient compte de la dichotomie expression/substance propre à tout signe, et donc à tout message. La fonction poétique consisterait donc à privilégier l'expression pour donner à celle-ci valeur de substance. Par exemple, le port d'un certain vêtement (type, coupe, couleur, etc.) peut servir à signaler son appartenance à un groupe social, culturel ou professionnel (fonction référentielle, voire conative), plus rarement à exprimer une esthétique toute personnelle (fonction expressive), mais, au-delà de ces finalités, ce choix représente la volonté de jouer sur les possibilités offertes par chaque type de vêtement, sans forcément attendre d'autre résultat que le plaisir offert par la variété, ou par la satisfaction d'avoir inventé une nouvelle forme. La mode, le stylisme auraient ainsi une fonction poétique --- qu'il vaudrait sans doute mieux nommer esthétique ou ludique.
  • fonction référentielle: c'est pour ainsi dire l'inverse de la précédente, puisqu'elle se focalise sur le contenu du message, sur l'information transmise.

     La plupart des autres taxinomies, postérieures à celle de Jacobson, ne s'intéressent plus à de telles fonctions, mais aux buts recherchés par les actes communicatifs, qu'elles expriment par le moyen de verbes à l'infinitif, en répondant à la question: «À quelle(s) fin(s) communique-t-on?». Certains, comme Britton, ont proposé un classement matriciel où figurent en abscisse les modalités de la communication (émission, réception, interaction), mais cela revient à concevoir le processus comme potentiellement unidirectionnel.
     En développant et en modifiant quelque peu la taxinomie de Wight (1976), je propose ici un classement en dix catégories, dont certaines peuvent s'assimiler à celles de Jacobson

1 Former/maintenir des liens
engager le contact, saluer, faire connaissance, briser la glace, se présenter, plaisanter, sympathiser... [cf. fonction phatique]
2 Agir avec / sur le récepteur
coopérer, proposer une action, solliciter, négocier, persuader, diriger, ordonner, menacer, encourager, donner des instructions... [cf. fonction conative]
3 Informer
enregistrer, rapporter, impliquer, expliquer, récapituler, narrer, décrire... [cf. fonction référentielle]
4 Evaluer
deviner, prédire, projeter, poser des hypothèses; estimer, imaginer, inventer, se mettre à la place de; calculer, apprécier, juger; complimenter, critiquer, se moquer...
5 S'exprimer
formuler des opinions, des attitudes, des valeurs, des sentiments, des émotions; diriger son action; pratiquer l'introspection... [cf. fonction expressive]
6 Chercher
questionner, enquêter, scruter, réfléchir, s'informer, considérer, examiner, délibérer...
7 Etablir des raports
comparer par analogie et métaphore, classifier, définir, identifier, ordonner en séquence, sérier, formuler des hypothèses, prouver, déduire/induire, justifier.
8 Théoriser
analyser, généraliser, abstraire...
9 Élucider
interpréter, traduire, déchiffrer, faire une glose, annoter ...
10 Jouer
manipuler l'expression à des fins purement esthétiques. Rimer, jouer sur les mots, déformer volontairement le langage, composer des anagrammes, des rébus, des charades... [cf. fonction poétique]

     
La Compétence communicative

Une autre manière d'envisager la question consiste à définir les divers domaines de compétence spécifiques qui, mis en œuvre conjointement, constituent la compétence communicative. Trois domaines principaux—stratégique, socio-culturel et sémiotique—recouvrent huit sous-compétences—référentielle, gestuelle, proxémique, discursive, rhétorique, linguistique, pragmatique, socio-linguistique.
La compétence sémiotique est la capacité à utiliser divers systèmes signifiants primaires, comme le geste ou l'espace, ainsi que les systèmes dérivés, comme le vêtement, les codes sociaux et professionnels, etc. Le langage, s'il figure au premier rang de ces systèmes de par sa souplesse et les possibilités combinatoires presque illimitées qu'il offre, n'est pourtant pas toujours le plus efficace. Si donc on lui réserve une place à part, on ne le place pas «au-dessus» des autres systèmes.
La compétence socio-culturelle consiste à exploiter sa connaissance de codes culturels et sociaux, linguistiques ou non. Elle inclut notamment la compétence référentielle qui est la connaissance de certains lieux, faits, personnages, symboles, produits, etc, partagée par une majorité des membres d'un groupe social.
La compétence stratégique est surtout la capacité à (bien) choisir et à agencer les divers types de sous-compétences vers une efficacité maximum dans l'accomplissement d'une tâche donnée.
Une précision importante qu'il convient d'apporter ici est que ce terme de «compétence communicative» au singulier est trompeur: nul n'est généralement compétent, ou au moins ne l'est de manière uniforme. On distinguera donc des degrés de compétence et surtout des situations bien définies où un individu est plus ou moins compétent.